vendredi 2 mai 2014

Les oripeaux de la fonction

Son regard acéré et perçant parcourt les alentours. Aux aguets. Dès huit heures quinze, elle incarne son rôle à merveille: l'Autorité. La poignée de main est ferme bien sûr: nul flottement ne doit échapper de ce premier contact. Si nécessaire, le ton de la voix se fait sévère envers un égaré volontaire.

Se dirigeant vers son bureau, elle en interpelle un, lui demande sévèrement quelque information d'une importance capitale puis s'aperçoit qu'elle s'est trompée de personne.

À midi, elle ne se mêle pas avec ses subordonnés: il faut laisser à ceux-ci un espace pour piailler et, ne mérite-t-elle pas aussi un peu de repos? Le masque est parfois un peu gluant, cet intermède permet de s'en soulager un peu, à défaut de le retirer parfois. Oui, ce rôle lui colle à la peau, aux os, à l'esprit: cela fait deux ans qu'elle n'a pas pris de vacances ("contrairement à d'autres" se dit-elle en guise d'encouragement paradoxal).

Il est l'heure de retourner dans son bureau dont la porte d'entrée est tapissée d'affiches humoristiques sur son statut de personne occupée: "si je ne suis pas là, c'est que je suis absent" ou "cellule de crise". Tout en marchant, elle se rappelle son maître mot, la réactivité. Aucune faille possible. La guerre est déclarée depuis si longtemps que c'est devenu son credo. Elle se le répète comme une litanie quand elle se sent désarmée. En effet, la belliqueuse peut se trouver désemparée face à ces petits campagnards ignares. Toutefois, elle ne se laissera pas démonter par ces infâmes procéduriers: c'est le moment de s'exposer volontairement au feu des critiques. Monter au créneau.

dimanche 13 octobre 2013

Haïkus de printemps


Gouttes de pluie 
courant le long de la vitre 
averse de mai

 


Chevaux et vaches
poussent
dans la brume matinale




Le vieux pont
se dresse fièrement 
au-dessus de la brume


Martèlement


L'un de mes rares souvenirs d'enfance véritablement cristallisé, et non reconstitué par le récit rétrospectif de ma mère, est le son des talons hauts et noirs de mon institutrice de grande section. Associé à sa robe bleue et à sa chevelure volumineuse, ils figuraient à mes yeux d'enfant une silhouette impressionnante. De cette bribe de souvenir, je n'ai retenu que le malaise provoqué par cette démarche si assurée, et même la peur que m'inspirait ce son: l'immense maîtresse arrivait.

En grandissant, les bruits de talons qui martèlent, font danser le sol ont commencé à m'évoquer une féminité sonore et presque musicale. Celle que recherchent les petites filles qui enfilent les chaussures de leur maman.  

                                               
*        *       *
 

Symphonie des laborieux 
  
Réveiller le voisin de palier lourdement endormi (et se faire houspiller pour cela).
 
Ramener le liseur égaré dans un univers imaginaire.

Talonner la personne courant après le bus qu'elle n'aura pas.






vendredi 3 mai 2013

Litanie Bene Gesserit

"Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur mon chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi."



Dune de Frank Herbert.

vendredi 19 avril 2013

Immersion ratée

À peine entrée, je me sens étrangement trop couverte pour la circonstance. Avec cette robe plissée m'arrivant aux genoux, je prétends ressembler à Bettie Page...





Mais, en voyant ces chairs offertes aux regards, ces rondeurs suggestives, j'ai l'impression d'être un réglisse dans une boîte de chocolats de Noël. Je n'ai rien à foutre là.  Ma vanité croyait reproduire un charme rétro mystérieux et chic; à présent, elle souffre de ne pas ressembler à toutes ces femmes apprêtées. Et tout ça pour quoi? Capter l'attention des têtes chercheuses qui peuplent le lieu. Accepter le statut d'objet qui accompagne cette gratification douteuse.

Néanmoins, je refuse de boire cet alcool onéreux et peu goûteux pour éponger mon malaise. J'avale donc un jus d'orange bon marché coupé à l'eau (à part récupérer l'eau de vaisselle, je ne vois pas comment faire plus d'économie sur le dos du client). Je compte sur la musique pour m'amuser, c'est pour ça que je suis là, je crois. Évidemment, la déréliction ne vient pas. Je m'efforce de danser "en rythme" comme on dit. Sans succès. J'échange sur la nullité du DJ.



Ma conversation est la quintessence de la banalité. Je m'en aperçois avant même de parler, mais je suis au désespoir: il faut bien faire passer le temps qui s'étire et s'allonge comme la bite de ce type qui bave devant chaque jambe qui passe.

Je suis sur le point d'accepter la cigarette qu'on me propose, juste pour m'occuper les mains, m'inventer une contenance. Mais, sursaut de fierté, je me reprends et j'endure. Je retourne à l'intérieur, passage aux toilettes avec une amie éméchée (en tout cas, à en croire ses nombreux "j'suis complètement pétée!"). Les coulisses ne sont pas beaux à voir. L'odeur est insoutenable, une fille sanglote. Puis, une porte grande ouverte laisse voir une personne assise sur la cuvette: la pudeur s'est enfuie en courant.







jeudi 21 février 2013

Britney Spears, une poétique du point focal (1)

"All eyes on us", répète Britney de façon lancinante dans la dernière chanson de Will I Am, "Scream and Shout". Ego surdimensionné d'une starlette américaine? Si l'on se contente d'écouter cette chanson, on pourrait bien se laisser tromper. 


"Scream and Shout" ou l'icône de la pop




C'est avec un accent anglais délibérément artificiel que Britney Spears ouvre la chanson. Le titre commence par une évocation directe de son propre calibrage pour les "clubs". Toutefois, le son (mentionné par le verbe "hear") est vite délaissé au profit du regard porté sur les deux chanteurs faisant leur apparition dans les clubs. Ils sont observés par tous ("Everybody in the club/ They watching us"). La répétition (à 12 reprises en tout) de "All eyes on us" ne fait qu'insister sur cette disposition des regards.

*     *     *

The clip "was essentially trying to reduce what the song is about to symbols. And that's what it was ... just really keeping it clean and iconic."

Le but était de réaliser un clip iconique (ne garder donc qu'une image sublimée et admirée). C'est une icône de la pop, tout à la fois singulière et reproductible, que Ben Mor a choisi de représenter.

Dès le début du clip, son image se démultiplie, comme un produit en série, à l'instar de disques ou de photographies par exemple.






Puis, elle est posée sur un présentoir comme un produit d'exception qui s'offre aux yeux du spectateur. L'accent anglais a disparu: c'est bien une citation sonore de "Gimme more" (devenue sa signature depuis l'album Blackout) que l'on entend (*). Celle-ci atteste de l'authenticité de l'icône qui est présentée. 




Une esthétique de couverture d'album.


*     *     *

Cette icône ne fait volontairement partie d'aucune histoire, elle est là uniquement pour être regardée. Ben Mar a en effet renoncé à toute visée narrative ("It certainly wasn't trying to produce any narrative" dit-il par ailleurs).  Le clip accumule des images sans lien particulier (c'est très pratique pour y glisser les nombreux placements produits comme celui de... l'appareil photo). Nous sommes donc loin du scénario tant exploité dans les clips de l'arrivée en soirée suivie de chorégraphies endiablées sur la piste de danse (scénario parfaitement illustré dans "Yeah" de Usher).

Si Ben Mor montre brièvement un gros plan de Britney dans ce qui semble être une boîte de nuit, (esquissant ainsi le scénario attendu)

 ...c'est pour l'associer ensuite à l'image fantastique d'un homme à l’œil en forme de zoom d'appareil photo (à 2.27 de la vidéo): Britney semble capter le regard démesurément grand d'un spectateur devenu monstrueux.  




"Scream and Shout" est certes un titre pop très bien fabriqué (musique entraînante, phrases clichés pour créer une ambiance festive, duo de deux stars à succès). Mais Britney Spears (ou même Britney Bitch puisque c'est ce rôle qui est interprété dans la chanson et le clip), y incarne une icône pop redéfinie comme singulière, reproductible et constamment observée


  Note
(*): Cette expression est un jalon dans la carrière de la chanteuse. Ces mots sont les premiers de la chanson "Gimme more"  qui signe son retour dans le monde musical après plusieurs années sans nouvelle chanson et une médiatisation peu flatteuse et en rien liée à la musique. Il s'agissait alors de se créer une nouvelle identité d'artiste, loin de la candide Britney des débuts. 


Cette phrase est aussi présente  dans l'"Urban dictionnary" dictionnaire fait par des internautes sur des expressions et mots actuels.


 

vendredi 15 février 2013

Message publicitaire



A r m e r    l e s   p r o f e s s e u r s




" Rangez-vous ou je tire" 


Alors, mon esprit vagabond s'est mis à imaginer l'une des potentialités de ce nouvel outil éducatif...

 P**** éructe des bruits d'animaux en se dissimulant lamentablement derrière sa main? Et pour toute réponse à votre remarque, il vous dit que qu'il n'a "rien fait", que ce n'est pas lui? 
Laissez tomber les colles et autres punitions! 
Avec notre nouveau Beretta de poche discret et assorti à votre cartable en cuir marron, faites dire la vérité au pire des mythomanes!  

"Alors tu veux toujours pas dire que c'est toi? Pan! Moi aussi j'ai rien fait. "
 


Le métier de professeur est difficile... ne soyez plus désarmés!